Mes années badamiers



Je fais partie des rares élèves qui ont effectué toute leur scolarité au sein du Collège Français à Nhatrang, de la Onzième à la Terminale.

Mes aînés étaient obligés d’aller à Dalat continuer leur 2è cycle car à leur époque les classes de lycée n’étaient pas encore ouvertes.

Quant à mes contemporains, une partie d’entre eux arrivait directement en 7è « spéciale », une autre repartait dans des lycées vietnamiens qui leur offraient les 3 sections classiques – Maths, Sciences Nat, Littérature –, alors que dans  notre école, seule la section Sciences Nat était enseignée.

La « trilogie » que j’écris, composé de trois parties, « MES ANNEES BADAMIERS  »,  suivie de « MES PREMIERES ANNEES FILAOS » puis « MES DERNIERES ANNEES FILAOS » relate mes 12 années passées au CFNT.

Je la dédie à M. Faure, M. Hartmann, mes professeurs, à Ông Sáu, Ông Bảy (Messieurs planton, Ông Cai) et à mes camarades qui ont partagé mon enfance et mon adolescence, bercées par le doux bruissement des filaos et le son onduleux des vagues déferlant sur la plage.

Parmi eux, certains ont fait de brèves apparitions pendant une ou deux années (Christian et sa sœur Marie Ange, Claire, Danielle, Huyền Châu, Monique, Thúy Bình…), certains nous ont quittés (Hiên...), d’autres, heureusement, continuent à m’écrire, à m’appeler, à me voir, qu’ils résident au Vietnam, en Amérique ou en Europe.




Chaque fois que je retourne à Nhatrang, je me réserve toujours une demi journée de solitude, loin des sollicitations de ma grande famille. Sur un vélo emprunté à un neveu, je pédale paisiblement vers la rue Duy Tân qui longe la plage. Puis, comme l’oiseau migrateur qui, instinctivement retrouve toujours le chemin de son nid après avoir fui la rigueur de l’hiver, je tourne à gauche, emprunte la rue Bá Đa Lộc pour m’arrêter immanquablement devant le portail de mon ancienne Ecole. Tout a changé sauf la cour de récréation. Les revoilà ces badamiers dont les amandes, extraites de leurs fruits à l’aide de deux cailloux frappés l’un contre l’autre, ont enchanté ces beaux jours là. Alors les soucis de ma vie d’adulte s’éloignent. Rien qu’en regardant cette cour et ses badamiers, je redeviens enfant…

Cinquante ans ont passé, depuis le moment où mes pas l’ont foulée pour la première fois. Je me revois dans ma robe à rayures roses et blanches, perdue dans cette classe de Onzième où ma maîtresse, Mme Sayes, parle une langue que je ne comprends pas. Contrairement aux autres élèves qui se sont déjà familiarisés avec le français durant la Maternelle, j’ai été admise directement dans cette classe.


Un mois avant la rentrée scolaire, afin de rattraper la Douzième, j’ai dû apprendre par cœur quelques phrases françaises traduites en vietnamien, notées soigneusement dans un cahier par mon père. Je ne sais par quel miracle, à 6 ans, je sais déjà lire et écrire en français et en vietnamien. Probablement grâce à ma grande sœur et mon grand frère qui, l’âge venu, chacun son tour, s’égosillait le soir, devant son alphabet.

Parachutée dans cette classe de Onzième A, ayant pour unique bagage quelques phrases rudimentaires « Je vais au tableau = tôi đi lên bảng » ou « Je vais au marché = tôi đi chợ », je me sens très malheureuse. En effet, quand la maîtresse fait son cour, même si elle est secondée par une assistante vietnamienne qui, entre autres tâches, sert d’interprète, la plupart du temps, je ne comprends rien, car Mme Sayes ne nous demande jamais « d’aller au tableau » ni « d’aller au marché ».


La seule discipline dans laquelle je me sens à l’aise est la Lecture. Il suffit de savoir lire et je lis déjà. Un jour, pendant l’heure de Lecture, les élèves continuent à bavarder malgré les consignes. Enervée, Mme Sayes lève la voix : « Qui veut être puni ? ». Silence. Croyant qu’elle cherche un volontaire pour épeler certains mots dans le livre de Lecture, je lève le doigt « Moi, Madame ». Elle m’envoie illico au piquet. Interloquée, j’exécute, incapable de relever ce malentendu.


De temps à autre, l’envie me prend d’aller me soulager. Or, comment faire comprendre à Mme Sayes ce besoin impératif ?  Je regarde avec envie les élèves s’approcher de la maîtresse, lui chuchoter, puis s’éloigner vers les toilettes. Mais que disent-ils à Mme Sayes ? J’essaie alors de me retenir autant que possible, une fois sans succès d’ailleurs, et je prie Dieu qu’un jour Mme Sayes soit près de moi quand un élève lui demande la permission de sortir. Enfin le miracle se produit. Elle est là, à côté de moi. Un élève s’approche. La phrase magique jaillit : « Madame, pipi, s’il vous plaît  ». Cette fois je connais le sésame…


Au début de l’année, mon père m’emmène à l’école sur son Vélo Solex avant d’aller enseigner lui-même dans un autre Collège et me ramène en fin de matinée. Après la sieste, il refait les mêmes trajets. A la sortie des classes, je me réfugie chez  Messieurs plantons, Ông Sáu et son frère Ông Bảy, dans l’attente de mon père.

Dehors, alignés sur les trottoirs du Collège, les marchands ambulants sont pris d’assaut par les élèves incapables de résister à la tentation devant un tel étalage de saveurs. Les bâtonnets de glace (cà rem cây), la glace pilée arrosée de sirop rouge ou vert (nước đá nhận), les pains sucrés fourrés d’une boule de glace, agrémentés d’une ligne de lait concentré sucré et saupoudrés de cacahuètes pilées (bánh mì  kem), les seiches séchés et grillés, les goyaves et les mangues vertes marinées dans de grands bocaux remplis d’un jus salé sucré…rien qu’à les évoquer, j’avale encore ma salive.

Mais je refuse toujours l’argent que mon père me donne car, même s’il ne s’agit que d’1 Dong, utiliser l’argent que mon père, veuf, gagne en échange de son travail, me fait trop de peine. Un soir, il tarde à venir me chercher. Tous les élèves sont rentrés chez eux. Les marchands ambulants sont partis, sauf un marchand de glace qui espère sans doute tenter encore les derniers jeunes clients. Lisant l’envie dans mon regard, il me demande :

- Tu veux une glace ?

- Je n’ai pas d’argent

- Ca ne fait rien, je te la donne

Etonnée, je le regarde : il est très vieux, son visage hâlé et ridé, ses vêtements rapiécés. Il me fait tellement de peine que je décline poliment son offre. Moi pour qui la glace représente le summum des délices. Moi qui rêve que, le jour où je serai grande et riche, j’aurai une chambre remplie jusqu’au plafond de bâtonnets de glace, que je dégusterai, sucerai, lècherai… ad libitum.


Chaque jour, m’obliger d’aller à l’école après la sieste, relève de l’exploit. Je suis toujours de mauvais poil quand la bonne me réveille. Dès qu’elle m’enfile une robe, je l’enlève derechef.

Ne pouvant m’attendre, mon père demande alors à ma sœur de m’emmener. Et je finis quand même sur le porte-bagage, n’arrêtant plus de pleurer jusqu’à l’entrée en classe…


Par la suite, mon trajet domicile-école est assuré par « Monsieur cyclo » (ông xích lô) qui transporte jusqu’à quatre enfants habitant le même quartier, deux sur le siège, deux sur une planche en bois calée sur les accoudoirs. Malgré la rudesse de la planche par rapport au  siège matelassé, on se dispute pour s’installer chacun son tour sur la planche. De haut, on domine le monde, on agite une branche en criant « Je suis le Roi, je suis le Roi ! »

En fin d’après-midi, à la sortie de l’école, quand le soleil commence à décliner, qu’une brise légère nous caresse le visage, on assiste très souvent à une course entre « Messieurs cyclos » : gloire à celui qui pédale le plus vite, exhorté par les enfants qui applaudissent en criant « Hourra » à tue tête dès que « leur cyclo » dépasse « leur adversaire ».

Ainsi, à chaque sortie de l’école, les « Messieurs cyclos » attendent leurs quatre enfants pour les ramener chez eux. De temps en temps, l’un des élèves, puni par le Surveillant Econome, M. Sangjivi, doit rester « au piquet » après l’école. Ne pouvant attendre la fin de la punition qui risque de compromettre son gagne pain quotidien, « M. cyclo » se rend chez le Surveillant Econome, frappe timidement à la porte, couvre-chef dans une main. Puis face à un imposant Sandjivi, se gratte la tête avant de balbutier timidement quelques mots français pour demander la levée de la « consigne ». Et le sévère monsieur Sandjivi cède toujours. Lui qui nous punit parce que nous n’avons pas les ongles coupés assez courts !


Pour les élèves, le moment le plus agréable est sans doute l’heure de récréation. On peut enfin déplier ses jambes engourdies, on saute, on crie, on s’interpelle à tue-tête, on court, on tombe, on se relève clopin-clopant… On passe des jeux défoulants -gendarmes/voleurs, colin maillard, saut à la corde, saute mouton, chơi u mọi…-, aux activités plus calmes  - marelle, billes, đánh thẻ, nắp keng… -.  Je revois immanquablement Mme Faure, la directrice, droite sur ses escarpins blancs, sa veste blanche jetée sur ses épaules, un sifflet pendu à son cou, en train de surveiller sa « ruche ». Sa sévérité nous impressionne, son coup de sifflet nous fait peur. J’y ai droit le jour où, habituée à grimper sur les arbres de notre jardin, j’escalade un phoénix (« cây muồn »), grand arbre aux fleurs jaunes disposées en grappes, situé à côté du portail d’entrée. La descente est rapide et hasardeuse…


Mes débuts de la Onzième sont difficiles : même si je progresse de mois en mois, mon classement n’est pas fameux malgré mes efforts.


***


Mais, arrivée en Dixième, j’obtiens enfin la 2è place au classement pendant toute l’année scolaire. Thuan, qui devient dès lors ma meilleure amie, refuse de me céder sa 1re place. Thuan qui continue à être première, même aujourd’hui…

Je me souviens… tous les matins et après-midi, monsieur planton entre dans notre classe, muni d’un grand carnet d’appel où les absences et présences sont enregistrées par Mme Tollier. Le Jeudi matin est réservé aux « travaux manuels », coloriage, dessins, peinture…. et nous sommes libres l’après midi. Pour récompenser les élèves qui ont des bonnes notes ou qui ont trouvé de bonnes réponses aux questions difficiles, l’enseignant leur donne des bons points, à échanger contre des images, à raison de dix bons points contre une image. En fin de trimestre, les bons élèves reçoivent des Tableaux d’honneur, des petits cartons carrés roses, les moyens reçoivent des Encouragements qui sont blancs. Les élèves indisciplinés sont punis. Pour purger leur « consignes », ils doivent revenir seuls à l’école le samedi afin de faire des lignes d’écriture « Je ne pousse plus en classe » ou « Je dois apprendre par cœur ma table de multiplication ».


***


En Neuvième, Mlle Marguerite est ma seule institutrice vietnamienne de toutes mes classes Primaires. Tous les matins, nous étudions les textes dans « Anh et Nguyệt en famille » écrit par M. Faure : Anh et Nguyệt se disputant pour occuper la salle de bains, leur fameuse devise « Premier levé lavé », leur « soupe chinoise » au petit déjeuner avant d’aller à l’école.

Les minutes les plus « hitchcockiennes » de la journées sont celles où elle nous interroge sur la table de multiplication. Pointant du doigt un élève par hasard, elle hoche la tête : « Trois fois quatre ? ». Si l’élève se cache derrière ses camarades ou fait semblant de fixer son pupitre, elle enchaîne, imperturbable, sourde à la douleur qui tord les entrailles de sa victime : « …font combien, Oanh ? »

Un jour, T. Quy, une camarade de classe qui partage notre cyclo,  nous révèle, sous le sceau du secret, que son père lui a confectionné un Livre Magique. Chaque soir, elle l’ouvre, émet un vœu qui est exaucé le lendemain. Dès lors, chaque matin, dans le cyclo qui nous emmène à l’école, nous écoutons, avec avidité mêlée de jalousie, les péripéties de son Livre. «.. Hier soir je lui ai demandé de me donner des bonbons. Ce matin, au réveil, j’ai trouvé des bonbons partout, dans mon lit, sur moi, par terre, partout, partout…Tenez je vous les donne, j’en ai trop. » Ce qui ne l’empêche pas de recevoir un zéro le jour où elle ne sait pas sa table de multiplication.

En fin de cette année-là, mon voisin de classe, Leopold Nhung, devant partir à Saigon, m’offre, en gage de fidélité éternelle, une pierre qu’il prétend être un diamant avec consigne d’attendre son retour pour le mariage…

Jamais personne d’autre ne m’a offert de diamant.


***


C’est grâce à M. Tollier, enseignant de la Huitième, que je suis devenue incollable en orthographe.

En effet, chaque matin, nous avons 10 minutes d’interrogations écrites sur l’orthographe des mots notés la veille dans un carnet et appris par cœur le soir. La correction ainsi que « l’auto punition » sont expéditives : après avoir ramassé les copies, M. Tollier s’installe à son bureau et appelle le premier élève. Il parcourt rapidement la copie, la corrige, donne une note avant de la rendre à son auteur. Puis pendant qu’il passe à la copie suivante, l’élève qui a commis des fautes d’orthographe doit frapper le dos de sa propre main avec une règle. Non seulement le nombre de tapes dépend du nombre de fautes, mais en plus, le bruit de la règle sur la main doit être entendu par M.Tollier. Sinon, l’élève doit tout recommencer.

Et dire qu’il est beau, svelte, bronzé, M.Tollier, qu’il ressemble à Cliff Richard, mon chanteur idole de cette année là.

C’est en huitième, dans cette classe, que je commence à fréquenter K.Trang, une fille aux accents de Huế que mon frère trouve fort jolie, aînée d’une nombreuse fratrie, et dont la particularité est d’avoir la goutte au nez (thò lò mũi xanh).

J’aimerai avoir des nouvelles de mademoiselle goutte au nez…


***


M.Février, en Septième, nous prépare activement pour l’examen de passage en Sixième. Il donne en plus des cours particuliers que la totalité des élèves se sent obligé de suivre par peur d’être pointé du doigt. L’heure de Dictée commence toujours par une explication des mots (orthographe, conjugaison, accords des verbes…) écrits sur un tableau à deux battants. Ensuite il ferme les deux battants pour cacher le texte et la Dictée commence.


En Primaire, nous écrivons avec un porte-plume que nous trempons dans un encrier inséré dans un trou du pupitre. Malheur à l’élève « consigné » le samedi, obligé de tremper 500 fois sa plume dans l’encrier afin de faire ses 500 lignes « Le chapeau de la cime est tombé dans l’abîme ». Cette abîme qui s’ouvre et qui ne cesse de s’assombrir devant lui à partir de sa 10ème ligne : il a mal au poignet, son porte plume ne cesse de glisser entre ses doigts à cause de sa transpiration. Il compte et recompte les lignes déjà écrites, mais il est encore très loin du compte.


En fin d’année, la grande majorité d’entre nous passe en Sixième. S’en suit la valse des repas organisés par les parents pour fêter la réussite de leur enfant. Je me rappelle encore de la « Soupe aux asperges et aux crabes » servie au Grand Restaurant Dong Khanh dont le patron est le père de A.Liên, de la fondue (bò nhúng dấm) chez M.Hoa, de la soupe typique du Nord (bún thang) chez M.Đức.

Chaque repas est clôturé par des spectacles que nous produisons A capella. Et immanquablement, à chaque fois, raquette de badmington en guise de guitare, yeux mi clos, regard langoureux, inclinant notre tête, puis la secouant doucement pour faire danser nos cheveux, nous tournant et nous retournant à moitié, imitant la voix et les gestes de Sylvie Vartan, nous chantons « La plus belle pour aller danser », sans vraiment comprendre le sens des paroles. Heureusement que nos parents ne font pas encore attention aux chansons que leurs marmots braillent du matin au soir.

En chantant

« … Je fonde l'espoir que la robe que j'ai voulue

Et que j'ai cousue

Point par point

Sera chiffonnée »…

j’imagine qu’elle l’est, en dansant, par la main de son amoureux qui la tient par la taille…


Ainsi s’achèvent cette année scolaire et dans le même temps, mes « années badamiers »

 

Ondine



 

Référence musicale:


La plus belle pour aller danser

 

Michel




Quel plaisir de lire ce texte le jour de l’an! Dans la commomération des ancêtres, il prolonge mes pensées et mes souvenirs d’antan. Et me donne l'envie d’écrire mes Mémoires aussi, eh oui! J'attends la 2è partie pour apporter mes offrandes (du sel et du poivre). Merci!!!


Ps: Selon la légende, la nymphe Ondine, pour punir son mari, simple mortel, lui ôta la possibilité de respirer automatiquement. Le malheureux mourut lorsqu'il s'endormit! Má ơi!


Nguyễn Đăng Syển




Sleep of Ondine


In a German tale known as Sleep of Ondine, Ondine is a water nymph. She was very beautiful and, like all nymphs, immortal. However, should she fall in love with a mortal man and bear his child, she would lose her immortality.


Ondine eventually falls in love with a handsome knight, Sir Lawrence, and they are married. When they exchange vows, Lawrence vows to forever love and be faithful to her. A year after their marriage, Ondine gives birth to his child. From that moment on she begins to age. As Ondine’s physical attractiveness diminishes, Lawrence loses interest in his wife.


One afternoon, Ondine is walking near the stables when she hears the familiar snoring of her husband. When she enters the stable, she sees Lawrence lying in the arms of another woman. Ondine points her finger at him, which he feels as if kicked, waking him up with surprise. Ondine curses him, stating, "You swore faithfulness to me with every waking breath, and I accepted your oath. So be it. As long as you are awake, you shall have your breath, but should you ever fall asleep, then that breath will be taken from you and you will die!"


Nguyễn Thị Minh Châu




Bài hay quá, mang lại những điều đã quên trong quá khứ. Merci Ondine. Can't wait for the second part. Viết nhanh lên cho mình thưởng thức với.


Lieu Vivienne




© cfnt, Collège Français de Nha Trang