Ce noble métier disparu



Panneaux publicitaires de films peints par des artistes…Ce noble métier disparu


Quand j’étais encore enfant… 


Aller au cinéma, dans les années 50, devait être encore un luxe pour beaucoup. Dans un trou perdu comme Phan Rang, une seule salle de cinéma pour faire le bonheur de tout le monde, avec un cocktail de films chinois, indiens et européens.


Je me souviens d'effrayantes histoires de fantômes dans les films chinois, des cobras et des spectacles de chants et de danses des films hindous et de cow-boys et de Peaux-rouges des westerns américains…


Pourquoi des films chinois et indiens? Eh bien, franchement ce n’était pas mon choix, mais plutôt celui de nos domestiques qui en raffolaient, nous les imposant à chaque fois. Mais voir les films européens, par contre, c’était avec nos parents, pour changer.


Quand j’étais adolescente…


A mon arrivée à Nha Trang, en 1965, la ville offrait plus de distractions avec plusieurs salles de cinéma, toutes attrayantes grâce aux larges panneaux peints, œuvres d’artistes cachés dans l’ombre.


Comme Trần Hòa Ân qui a commencé sa carrière au poste d’assistant du peintre, celui que Mr Tôn Thất Đệ, propriétaire de la salle Tân Tân, a fait venir de Saigon même. 


C’était la première salle de cinéma à Nha Trang à avoir fait appel à un peintre pour faire la promotion de ses films, escomptant ainsi gagner beaucoup de spectateurs. Mais un motif personnel a poussé ce peintre Saigonnais à démissionner quelques années plus tard, laissant Mr Đệ dans l’embarras, n’ayant trouvé personne pour l’emploi. Une chance inouïe pour son assistant qui avait, du coup, hérité de la place de peintre officiel. Et Trần Hòa Ân peut se vanter depuis, d’avoir été le plus ancien dans ce métier à Nha Trang.


Après Tân Tân, ce fut le tour de la salle Minh Châu d’avoir un peintre pour ses panneaux publicitaires de films.


Mr Chín, alias Chín Minh Châu, un peintre issu des groupes de théâtre rénové (cải lương). La salle Tân Tiến avait son propre peintre aussi, nommé Phạm Mậu. 


Être peintre, à l’époque, rapportait un revenu assez stable, étant salarié comme tout autre employé de la salle de cinéma. 


Chaque peintre avait son propre style, chacun sa façon de faire valoir le film qui va sortir.


Dans le milieu artistique, Trần Hòa Ân và Chín Minh Châu, précurseurs en matière de publicité cinématographique, avaient déteint beaucoup sur les autres.


Le peintre Trần Hòa Ân partisan de l’école moderne, dessinait suivant un plan, des ébauches, le tout structuré d’avance, comme le cas de son panneau « Le jour le plus long », jugé le plus réussi de sa carrière, le remontant encore plus dans l'estime des gens du métier: Au lieu de présenter les noms des acteurs comme d’habitude, le peintre avait dessiné cette fois-ci leurs portraits bien encadrés (comme des images sur une pellicule se déroulant) sur un fond de plage – la plage de Normandie – et en biais, vers la gauche, un fusil en gros plan, planté dans le sable, son bout de canon coiffé d’un casque de soldat.


Avec le temps, les salles de cinéma ont eu leur lot de soucis et les artistes peintres ont dû abandonner les panneaux publicitaires pour une reconversion.


L’imprimerie et l’industrie graphique ont, depuis ce temps-là, connu d’énormes progrès et avec les posters, remarquez, c’est plus facile à en faire collection, en récupérant des affiches.


Modernisation, industrialisation, mondialisation… Voilà un autre mode de vie. Moins de touche personnelle, tout standardisé. Un monde de froideur, mécanique, difficile d’y trouver son bonheur.


A Nha Trang, j’ai connu le pain frais, à peine sorti du four, en allant rendre visite au boulanger dans son fournil, très tôt le matin. 


Chaque salle de cinéma offrait un autre plaisir à côté, Tân Tân jouxtait un glacier, Fuji et Minh Châu, un bon pâtissier. Hưng Hoa et ses fameux pâtés chauds!


J’essaie d'imaginer aujourd'hui le travail d’un peintre, à l’époque; ses efforts pour réussir des œuvres de si grand format en un temps limité.


Un travail sans doute passionnant, mais exigeant. Créativité et rapidité dans l’exécution.


Des dessins si vivants qu’on se croirait devant l’écran, à suivre le film. Ces couleurs vives, aguicheuses qui semblaient vous attirer vers le guichet, vers la queue en attente, afin de vivre, en l’espace d’une heure, quelques aventures extraordinaires.


Nguyễn Thị Minh Châu



© cfnt, Collège Français de Nha Trang